[Grosse Interview] Pascal Siakam : « Je n’avais pas repéré Joel Embiid plus que ça. Il n’était pas exceptionnel. Je ne l’étais pas non plus ! »

[Grosse Interview] Pascal Siakam : « Je n’avais pas repéré Joel Embiid plus que ça. Il n’était pas exceptionnel. Je ne l’étais pas non plus ! »

Rédigé le 01/05/2019
Antoine Bancharel

Vu son degré de performance, difficile de ne pas connaître le joueur. On a donc plutôt cherché à rencontrer l’homme. Un travail effectué tout au long de la saison, pour évoquer un parcours l’amenant du Cameroun à la plus grande scène NBA, alors que ce long gaillard bouillonnant n’a commencé le basket qu’à 16 ans. Dans une famille de basketteurs, pourtant ! C’est dire si le natif de Douala n’y était d’abord pas disposé, même s’il s’y estime « destiné ».

Pascal, quand tu étais jeune, tu avais trois grands-frères qui ont joué au basket, mais toi ce n’était pas ton sport. Qu’est-ce qui t’y a poussé finalement ?

C’est sûr que je ne peux pas vraiment dire que mon objectif, à la base, c’était de marcher dans leur pas ! Mes trois grand-frères jouaient, moi j’étais le plus petit, et je voulais vraiment faire quelque chose de différent. J’avais d’autres passions, et surtout je ne voulais pas être comme mes frères, en fait… Par contre, dès que je m’y suis mis, l’objectif était clairement d’aller au top. Et le top, c’est la NBA. Maintenant que j’y suis, l’objectif c’est de continuer à progresser et, si possible, être le meilleur joueur que je puisse être. Bien sûr, d’avoir des grand-frères qui jouaient au basket, ça aide, mais très vite, pour moi, l’objectif c’était d’aller au top. Et quand tu es destiné à faire quelque chose, ça arrive toujours (sourire).

Je crois savoir que tu étais au Petit séminaire Saint André à Bafia, et qu’ils avaient juste un petit panier tout tordu…

(Ses yeux s’illuminent) Ouais, c’est ça ! Un petit panneau tordu. Rien d’exceptionnel, puis pour nous, tous les gamins là, c’était juste pour s’amuser en fait. On ne jouait vraiment pas parce qu’on avait des ambitions, ou quoi que ce soit. C’était juste pour s’amuser et… courir (rires) !

« Je ne savais pas qui était Luc Mbah a Moute, et je n’avais clairement pas repéré Joel Embiid ! »

La mère de Luc Mbah a Moute habitait à Bafia également, mais toi tu ne savais pas qui c’était…

Non, moi je ne savais pas qui elle était, ni qui Luc était ! J’avais entendu parler de la famille Moute, parce que c’est une famille importante à Bafia, reconnue, mais je ne savais vraiment pas qui ils étaient, ni que Luc était en NBA.

Et tu te retrouves donc à son camp deux ans de suite, quelques années après ton arrivée au séminaire (où il avait clairement fait comprendre qu’il ne souhaitait pas devenir prêtre, en multipliant les écarts, malgré ses bonnes notes). Tu y croiseras aussi Joël Embiid d’ailleurs.

Oui, j’y suis juste allé comme ça, avec quelques amis. C’était gratuit, rien à payer. De là, il y a des gens de la fédération camerounaise je crois qui m’ont vu, et ils m’ont envoyé au Basketball Without Borders… Joël, pareil. Je ne l’avais pas repéré plus que ça. Il n’était pas exceptionnel. Et je n’étais pas exceptionnel non plus ! Donc je ne l’avais pas particulièrement reconnu, même si après, avec tout ce qui s’est passé pour lui, là je me suis rappelé de lui en fait.

Toi aussi tu es allé au BWB puis aux Etats-Unis derrière donc. En partie parce que ta famille était connue dans le milieu basket au Cameroun : tous tes frères avaient eu des bourses aux Etats-Unis, ce genre de choses. C’est bien ça ?

Oui, mon père avait des relations. Donc c’est comme ça aussi que j’ai pu avoir un scholarship pour aller au Texas (à la God’s Academy de Lewisville) après ça. Comme il l’avait déjà fait avec mes frères, c’était plus facile.

« Pouvoir réaliser le rêve de mon père »

C’était vraiment un rêve pour ton père d’avoir des fils basketteurs. Sans vouloir remuer des souvenirs douloureux (Tchamo Siakam est décédé en 2014 à la suite d’un accident de voiture)…

Oui, toujours. C’était clairement son rêve. Donc pour moi, de pouvoir réaliser son rêve, pour lui, pour toute la famille, c’est vraiment important. C’est ça qui m’aide vraiment, qui me pousse à… (ses yeux commencent à devenir humides) à me donner à fond. A donner tout ce que j’ai. Pour ma famille, pour mon père et… (il avale sa salive) ouais, voilà.

Quand ton père est décédé (la veille de la pré-saison de New Mexico State en NCAA), tu n’as pas pu aller à l’enterrement, sous risque de perdre ton visa et derrière une potentielle carrière donc… Peut-on dire que ç’a été un tournant psychologique ?

(Il hoche de la tête) Oui, forcément. Heureusement, j’ai eu le soutien de mes coaches, de mes coéquipiers, de ma famille… Mais c’était dur. Et en même temps, jouer au basket, c’est ce qu’il voulait vraiment que je fasse. Ce que Dieu voulait que je fasse. Et donc voilà… C’était dur, mais… (il retient ses mots autant que ses larmes et fait encore « oui » de la tête pour finir sa réponse).

« Comme j’ai commencé très tard, j’apprendrai durant toute ma carrière »

Lorsque tu as commencé le basket sérieusement, comment étaient tes sensations ? Cela a pris du temps ?

Cela a pris du temps oui ! Et ça prend toujours du temps ! J’apprends toujours, c’est un processus. Ce sera quelque chose qui va continuer toute ma carrière, parce que j’ai commencé très tard. Mais au début, c’était juste là quoi. Je courais, j’avais de l’énergie, et puis c’est tout !

Tu as vite vu le basket comme un moyen de sortir du séminaire, d’aller aux Etats-Unis même ?

Oui, parce que nous, en tant que Camerounais, ou Africains, c’est ça qu’on voit. Les Etats-Unis, c’est le « dream ». C’est le « dream ». Pour nous, c’est le rêve. Pour moi, j’essayais de sortir, d’avoir plus d’opportunités. C’est ce que les Etats-Unis apportent : beaucoup d’opportunités. Et c’est ça que j’avais en tête.

Le fait d’être dans une franchise comme les Raptors, qui a cette connexion africaine avec le président Masaï Ujiri, les joueurs Serge Ibaka et OG Anunoby, l’assistant-coach Patrick Mutombo, c’est une dimension supplémentaire ?

Oui, ça se passe vraiment bien ! Tu as des gens à qui tu peux parler, qui ont la même expérience que toi, qui peuvent te guider. Cette connexion africaine est importante, ça aussi ça aide. Avec Serge et Patrick, on a le côté francophone, même s’ils parlent le lingala aussi tous les deux ! Mais tu vois, Patrick, il est venu jouer aux Etats-Unis aussi avant d’être coach, donc on peut parler de ce type d’expériences, tout ça. Je parle à Luc (Mbah a Moute) tout le temps aussi. Avec Joël (Embiid) on a commencé cette année… C’est bien d’avoir cette solidarité, entre frères Africains, entre Camerounais aussi. Surtout quand on est à ce niveau-là, avec une rivalité également, mais sans que ça nous empêche d’être en contact.

« C’est très important d’être des inspirations pour le Cameroun et l’Afrique »

Y a-t-il une volonté d’être des inspirations en Afrique, notamment pour la jeunesse ?

C’est très important ! Pour moi, j’ai eu des gens comme Luc, qui ont fait beaucoup de choses pour que je sois au niveau où je suis aujourd’hui. Mon objectif, c’est clairement de montrer aux jeunes que c’est possible, d’avoir un impact. Qu’ils doivent continuer à rêver et continuer à travailler. Les gens comme nous, avec Masai en leader, on va continuer d’apporter le basket en Afrique et, si dieu le veut, avec le temps il y aura beaucoup plus d’Africains en NBA.

Tu dis que vous avez commencé à nouer le contact avec Joel cette année. Comment cela s’est-il passé ?

On a dû vraiment commencer à se mettre en contact au Africa Game en fait. Puis on est restés en contact derrière. J’essaie de voir comment se passe la vie pour lui, on s’envoie des textos, on s’encourage, on a une bonne relation, qui continue à se former. Et j’espère qu’avec le temps on pourra être de bons amis.

C’est particulier de représenter le Cameroun ensemble, notamment quand vous vous affrontez, comme pendant ce deuxième tour ?

Bien sûr, bien sûr ! Et ça fait plaisir ! Des matchs où l’on joue l’un contre l’autre en plus, où tous les deux on joue bien, ça fait la fierté du pays. Qu’on gagne ou qu’on perde, je prends toujours énormément de plaisir à jouer contre lui. Ça fait plaisir, c’est amusant même ! Fin décembre, juste avant notre premier match l’un contre l’autre, je lui avais dit que j’allais le prendre. Je le savais ! Greg Monroe prend trois fautes assez vite… Je l’avais prévenu (rires). On a un peu rigolé tout au début du coup. Ça fait plaisir en fait ! Je vois son parcours, le mien. Il y a beaucoup de choses qui se sont bien passées pour nous. Et maintenant on peut représenter le Cameroun sur la plus grande scène, en NBA ! Pour moi, c’est vraiment le top. Je suis content pour lui et qu’on fasse la fierté du pays.

Peut-on imaginer vous voir un jour sous le même maillot, avec Luc aussi, pour la sélection du Cameroun ?

Ça ferait plaisir. (Son visage s’illumine) Avec, nous, c’est du bon hein ! Ce serait une très bonne raquette. On espère. On me le demande souvent et je préfère rester concentré sur Toronto pour le moment présent, mais si les opportunités arrivent et que j’arrive à aller au Cameroun et représenter mon pays, cela me ferait vraiment plaisir.

« Je n’ai pas de limite en fait »

Comment expliques-tu la saison et les Playoffs que tu réalises, voire ton parcours en général ?

C’est d’abord le travail. J’ai beaucoup travaillé cet été. Il y a aussi la confiance que mes coaches et mes coéquipiers ont en moi. Ça m’aide d’avoir leur soutien. On peut dire que c’est un bon parcours ! Beaucoup de travail, d’opportunités que j’ai pu saisir… (Il marque une pause, comme s’il était gêné de dire plus) Tout ce que je peux dire, c’est que cela se passe bien et que je continue de travailler. C’est important pour moi d’avoir la tête sur les épaules, de continuer de me donner à fond. Le potentiel est là, donc ça vaut le coup de doubler le travail.

Je sais que tu n’aimes pas vraiment parler du MIP, tout ça, tu vois encore plus haut, quelque part ?

Bien sûr, je n’ai pas de limite en fait. Pour moi, je ne me donne même pas d’objectif. Le trophée du MIP, je ne sais même pas quels sont les critères pour ça, donc bon… L’important c’est surtout qu’on aille le plus haut possible avec cette équipe. Je continue juste de travailler, je me focalise juste sur travailler dur, continuer de me développer. Et toujours être sûr que quand je reviens l’année d’après, je sois meilleur. S’il y a un objectif, c’est celui-là. Et je travaille dur dessus. Tous les jours, je donne tout ce que j’ai.

« Le basket, c’est la joie »

Tu prends du plaisir aussi en donnant tout comme ça ? Ton entourage pointe le côté bosseur, mais il y a aussi ton surnom : « Spicy », le fait que tu dises que ton spin-move, c’est un piment jalapeño dans un mixeur… On peut dire qu’il y a une certaine exultation dans ton jeu, lui-même exubérant ?

Oui, bien sûr ! Quand tu vois que le travail paie, ça te donne aussi de la joie ! Je suis vraiment excité quand je vois le résultat. En fait, je suis surtout excité pour continuer de travailler dur, parce que je vois que le résultat sera toujours là en fait. Les trois points, certains m’en parlent comme quelque chose de particulier, pour moi c’est juste un truc que j’ai bossé, que je continue de bosser et c’est tout, parmi d’autres quoi (il est passé de 0.1 tentative par match sa première saison à 1.6 l’an dernier, puis 2.7 à 37% cette année et désormais 4.7 à plus de 39% sur ces Playoffs…). Plus je continue de bosser, plus je progresse. C’est ça qui me fait plaisir dans ma tête.

Tu as peut-être la plus grosse intensité de toute la NBA. Cela s’appuie sur la joie ou le challenge et les épreuves du coup ?

C’est les deux, mais le basket, c’est la joie. J’essaie d’utiliser ça, de ne pas juste penser au côté douloureux. Je veux être joyeux, je veux prendre du plaisir aussi. Continuer comme je l’ai fait jusque là. J’aime jouer au basket, donc il y a de la joie.

Propos recueillis par Antoine Bancharel, à New York et Philadelphie