[Interview] Dikembe Mutombo : « Je suis sûr que Manute le regarde et qu’il lui dit : fils, bravo »

Rédigé le 08/08/2020
Antoine Bancharel

La légende 8 fois All-Star, co-recordman du nombre de trophées de meilleur défenseur de l’année (4), deuxième meilleur contreur de tous les temps (3 289) et co-détenteur du record de triple doubles avec points, rebonds et passes (10) –entre autres accomplissements– a accordé une interview à Antoine pour Canal+ Afrique, diffusée hier et retranscrite en intégralité ici. Aujourd’hui ambassadeur global du jeu pour la NBA, un rôle loin d’être simplement honorifique, le Congolais revient sur l’arrêt des matchs, la reprise, ses sentiments sur les différentes équipes et joueurs majeurs, mais aussi le mouvement Black Lives Matter.

Dikembe, comment avez-vous vécu l’annonce de l’arrêt des matchs à cause du Coronavirus ?

Nous étions au courant de ce virus depuis au moins le mois de janvier. Mais on ne savait pas qu’il allait arriver aux États-Unis, surtout à ce niveau. Je me souviens avoir été en Chine en janvier, avec Alonzo Mourning (son coéquipier à Georgetown, où il était venu étudier grâce à une bourse, avec l’intention de devenir docteur, avant que le légendaire John Thompson ne crée cette raquette de la mort, leur valant le trophée partagé de défenseurs de l’année dans la très physique Big East en 1990, honneur que Dikembe conservera individuellement en 1991). Après nous sommes allés à Paris, pour le premier match de saison régulière de l’histoire en France (le 24 janvier). Puis à Milan (il y apprendra deux jours plus tard la mort de Kobe Bryant, fan de l’AC Milan, club qui rendra un très fort hommage à l’icône des Lakers)… Je suis ensuite allé au Qatar, puis je suis rentré. On était au courant de tout, et fin février, on a vu que les choses n’allaient pas bien, que la situation devenait grave aux États-Unis et n’allait pas bien se passer. Puis on a dû arrêter la saison le 11 mars.

Vous avez un rôle important au sein de la NBA, ce n’est pas un titre honorifique : vous voyagez en son nom continuellement et vous avez aussi votre bureau au siège à New York, en contact continu avec les décisionnaires majeurs donc…

Oui, je suis l’Ambassadeur mondial du jeu. Cela implique un travail continu, de voyages et au bureau effectivement, même si en ce moment les membres du personnel y ont un accès très limité. Donc on travaille chez nous depuis plusieurs mois. On a fait au minimum deux réunions par semaine sur les sujets majeurs, et cela continue !

« On prie pour que les matchs continuent ! »

Que ressentez-vous depuis maintenant deux semaines de jeu dans la bulle, où les joueurs ont débarqué depuis maintenant environ un mois, sans faille jusque-là ?

On fait beaucoup de prières (rires) ! La meilleure réponse que je puisse te donner, c’est qu’on est en train de prier ! Afin que toutes les choses continuent de bien marcher… Parce qu’on ne sait pas. On ne sait pas ! Avec ce virus, il est impossible de faire de prédictions. Tout est possible. Nous prions donc pour que les choses restent ainsi, du fait que les joueurs et les équipes sont dans la « bubble »… que l’épidémie ne pénètre pas.

Sur le plan sportif, on voit des joueurs africains briller très fort, une belle équipe de Toronto qui compte plusieurs membres du continent en son sein…

(Il coupe) C’est difficile pour moi de répondre à cela, en tant qu’Ambassadeur mondial du jeu pour la NBA. C’est vraiment très difficile, je ne veux pas donner mon opinion sur quelle équipe me paraît la meilleure. Nous avons surtout la chance d’avoir pu reprendre la saison comme on l’a planifié, et d’espérer pouvoir organiser les Playoffs. C’est ce sur quoi nous comptons. Je suis ravi d’avoir tous ces joueurs africains qui représentent le continent en NBA, et j’espère que ce chiffre puisse doubler dans les années à venir ! Et que le meilleur gagne !

Sans donner vos favoris ou de préférences, cela doit quand même vous faire chaud au cœur d’en voir briller. Reprenons l’exemple de Toronto (avec le Camerounais Pascal Siakam, le Congolais Serge Ibaka, OG Anunoby né à Londres de parents nigérians, l’assistant-coach congolais Patrick Mutombo, le directeur du scouting sud-africain Patrick Engelbrecht, le président nigérian Masai Ujiri), candidats pour conserver leur titre comme le notait LeBron James

C’est trop tôt de prédire qui va gagner, car les matchs vont durer jusqu’à mi-octobre potentiellement. On va voir, mais je crois que Toronto joue vraiment bien effectivement. Les Lakers jouent bien, Houston joue bien, Milwaukee… il y aura vraiment des équipes fortes ! Et la tension aussi va être tellement forte, du fait que les joueurs n’ont pas joué pendant plus de quatre mois. Tu peux répondre physiquement, même si cela prend du temps, mais mentalement cela va prendre du temps aussi. On voit même des joueurs qui sont là mentalement, mais pas encore physiquement. C’est un ajustement sur deux tableaux, pas évident.

« Giannis est extraordinaire »

Quelqu’un qui est vraiment là mentalement et physiquement, c’est Giannis Antetokounmpo. Il pourrait accomplir un exploit réalisé seulement par Michael Jordan en 1987-88 et Hakeem Olajuwon –qui est cher à votre cœur – en 1993-94 : MVP et DPOY la même année…

“Je crois que c’est possible effectivement pour lui. Déjà, il est extrêmement extraordinaire. C’est l’un de nos tout meilleurs joueurs, à la fois en défense et attaque. La façon dont il joue, la manière dont il approche les matchs, pour moi cela lui donne vraiment une chance de gagner à nouveau le titre de MVP. Et pourquoi pas défenseur de l’année aussi ? Mais il y a beaucoup de candidats. Beaucoup de candidats. Il est clairement dans les meilleurs défenseurs, mais c’est peut-être moins net que pour MVP.

Philadelphie, avec qui vous êtes allé en finales en 2001, est par contre plus en difficulté cette année. Cela vous rend impatient, sachant qu’ils n’y sont pas retournés depuis ? (A noter que la question a été posée avant la blessure de Ben Simmons)

Je me dois d’être patient. Cela va prendre du temps pour toutes les équipes, car ce contexte est assez différent. Je suis déjà content que la NBA ait pu instaurer cette période où les équipes jouent pendant deux semaines et demie avant les Playoffs. Cela donne un peu de temps aux équipes pour essayer de trouver quels sont leurs problèmes, qu’est-ce qui se passe, pourquoi elles n’y arrivent pas… Donc ce n’est pas le moment de paniquer. Philadelphie est une bonne équipe, avec de bons joueurs. Le fait de se retrouver tous ensemble dans la bulle, mentalement, cela peut leur faire du bien (on a vu l’épisode avec Shake Milton notamment cette semaine…).

« Houston ? Moi je veux un pivot ! »

Une autre équipe où vous avez joué dotée d’un fort potentiel, ce sont les Rockets (il a notamment participé à la série de 22 victoires en 2008, en remplaçant Yao Ming comme titulaire pour les 12 dernières, à 42 ans !). Les voyez-vous performer en Playoffs ?

(Il hésite un peu) Houston… ils sont en train de bien jouer, leur équipe fonctionne bien, mais leur système est très différent. Ils ont un pivot et quatre joueurs à l’extérieur, mais sans vrai pivot. Pour moi, en allant vers les Playoffs, il faut avoir un grand au milieu, chose qu’ils ne font pas du tout. J’aimerais les voir jouer avec un joueur à l’intérieur. Car s’ils se font dominer dans la raquette en PO, et qu’ils ne trouvent pas la mire, il va falloir qu’un 5 se montre, or il n’aura eu aucune expérience précédente. Moi, je veux voir un « center » ! C’est difficile de voir des matchs sans pivot. Je voudrais en voir toujours un, parce que j’ai joué ce poste, j’adore cette position, et je voudrais voir une équipe dominer avec un pivot.

Les Nuggets, qui vous ont drafté et ont retiré votre maillot, sont bien placés aussi, même si Mike Malone a poussé une gueulante après les deux premiers matchs… que peuvent-ils accomplir d’après-vous ?

L’année passée, ils avaient pu créer de gros problèmes à l’Ouest. S’ils avaient gagné la série contre Portland, à mon avis ils seraient allés très loin. On parlerait de Denver d’une autre façon que l’on en parle aujourd’hui… Ils ont une chance. C’est une bonne équipe avec de bons jeunes joueurs. Je crois qu’ils vont avancer en Playoffs. En tout cas ils vont créer des problèmes.

« Manute dit sûrement de là-haut, fils, bravo ! »

Vous parlez de leurs jeunes joueurs, quand on mentionne les pionniers africains il y a forcément vous et Hakeem, mais aussi Manute Bol. De voir son fils Bol Bol enfin fouler les parquets NBA, à Denver qui plus est, cela vous procure quel sentiment ?

Cela montre que l’avenir est très bon pour l’Afrique. Nos enfants continuent de montrer qu’il y a des joueurs provenant de la source. Et je suis très fier pour lui. Du fait que j’ai grandi avec son père (en NBA), que j’étais un grand ami avec lui, que l’on a travaillé ensemble sur beaucoup de projets vers l’Afrique, sur le développement du basketball là-bas… De voir son fils rayonner sur les parquets de la NBA, cela m’apporte beaucoup de joie.

Manute se dit quoi de là-haut quand il le regarde, selon vous ?

Je crois qu’il est très content. Tout ce que son fils est en train d’accomplir, je suis sûr qu’il le regarde et qu’il lui dit : « fils, well done (bravo) ».

Concernant l’Afrique justement, on a vu Malcolm Brogdon annoncer, au lancement de sa fondation, des projets importants sur le continent. Comment des initiatives émanant de la NBA et/ou de ses joueurs peuvent aider sur place ?

Cela fait du bien et pourrait vraiment créer du changement. Comme Nelson Mandela (avec qui il avait un lien fort, le président sud-africain l’appelant par son nom et le remerciant pour son travail, au milieu d’un parterre de joueurs ébahis, lors d’une des premières visites officielles de la ligue notamment) l’avait dit, le sport a le pouvoir de changer beaucoup de choses : « Le sport a le pouvoir de changer le monde ». Je crois que la NBA et ses joueurs sont en train de changer le continent et surtout son avenir. Pas seulement pour le jeu, mais aussi par leurs contributions en dehors. A titre personnel, je suis très fier d’avoir lancé la construction, pour 3 millions et demi de dollars, d’une nouvelle école au Congo, qui portera le nom de mon père, Samuel Mutombo, avec 840 étudiants du CP à la terminale. Ce genre d’initiatives que nous faisons tous, cela montre que les joueurs africains ne sont pas en NBA pour seulement faire de l’argent, mais pour contribuer à l’amélioration de la vie et apporter du changement au continent africain. Et je suis très fier de tous ces jeunes Africains, mais aussi de tous les futurs qui vont prendre la relève, qui vont faire que la vie sera meilleure en Afrique.

« J’ai eu plein de problèmes avec des policiers américains, malgré mon statut »

C’est un beau message, et un autre message promulgué très fortement par la NBA lors de cette reprise, c’est un soutien au mouvement Black Lives Matter. Vous avez assisté à l’enterrement de John Lewis la semaine dernière. Comment cette lutte, qui dure non seulement depuis des mois, mais depuis des années, peut perdurer dans les semaines à venir ?

Le mouvement n’a effectivement pas plusieurs mois mon frère ! Le mouvement a commencé depuis les années 50 ici. Des gens pensent que ce mouvement a commencé quasiment aujourd’hui… C’est un mouvement qui a commencé longtemps avant, beaucoup de gens ont perdu la vie pour cette lutte : Martin Luther King, Malcolm X et tant d’autres. On vient de perdre John Lewis effectivement, une grande figure de la libération du peuple noir, avec le droit de vote. Aujourd’hui internet fait que chacun peut avoir la chance de propager ce message et que le monde peut l’écouter. Pour moi, c’est très bien ! Tu t’imagines si l’on avait eu internet à l’époque de Nelson Mandela ?! Desmond Tutu, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah ? Tous ces leaders africains qui se sont battus pour l’indépendance ? Comment l’Afrique se retrouverait-elle aujourd’hui ?… Pour en revenir à Black Lives Matter, c’est très personnel pour moi : mon fils est un leader militant, ici en Géorgie (Dikembe a six enfants, dont quatre adoptés ; celui en question, Ryan, se voit fortement recruté et va bientôt prendre sa décision pour après le lycée…). Tous nos jeunes prennent la relève. Ils veulent faire que leur avenir soit meilleur que le nôtre au même âge. On n’a pas le temps, mais je pourrais te raconter tous les accidents avec des policiers américains, toutes les situations dans lesquelles je me suis retrouvé, malgré ma position ici : Hall of Famer, ambassadeur mondial… J’en ai plein.

Ce ne sont pas que des mots ou des idées, c’est un problème concret qui doit être adressé…

Le problème est réel. Et je suis très fier de nos joueurs, du message qu’ils font passer grâce à cette plateforme que la NBA est en train de leur donner : la télévision.

La NBA est-elle là seulement pour relayer le message, ou peut-elle aller au-delà ?

Non. La NBA est seulement là pour accompagner les joueurs. Ce sont eux qui font la production, qui produisent l’argent pour la NBA. Donc c’est à elle de les accompagner dans leurs valeurs… (il se tourne vers son téléphone) Je dois m’arrêter là, car le programme est très chargé : il y a cette construction de l’école à superviser, beaucoup de travail avec la NBA, l’hôpital que j’ai construit, les affaires… Ce n’est pas facile en plein confinement en plus. Malheureusement mon temps est limité…

Propos recueillis par Antoine Bancharel, à New York