[Grosse interview] Timothé Luwawu-Cabarrot : « Je n’aime pas dire ça, car ça me donne des regrets, mais… »

[Grosse interview] Timothé Luwawu-Cabarrot : « Je n’aime pas dire ça, car ça me donne des regrets, mais… »

Rédigé le 12/01/2020
Antoine Bancharel

Au bord de quitter la NBA à la rentrée, le Français semble vraiment rebondir aux Nets, où il a eu sa chance récemment, via des performances solides. Surtout, il donne l’impression d’avoir changé son approche. En espérant que son contrat « two-way » se transforme en contrat NBA… la deadline étant mercredi prochain.

Timothé, à trois semaines du début de la saison, tu te fais couper par les Cavs. Que se passe-t-il dans ta tête à ce moment-là ?

(Il prend le temps de se remémorer la période, puis enchaîne sur un ton rapide) Quelle est la prochaine étape ? C’est quoi la prochaine équipe ? Où je vais ? Est-ce qu’il y a encore un spot disponible en NBA ? Est-ce qu’il y a encore des spots en Europe ? Est-ce qu’il y a de l’argent ? Est-ce qu’il y a des choses intéressantes ? Et voilà. C’est ce qui est un peu dans ma tête et dans mon esprit à ce moment-là… Je ne suis pas trop au courant de ce qu’il se passe, donc je reviens à New York, pour bosser, et juste avant d’avoir rejoint les Cavs, Brooklyn m’avait déjà proposé un « two-way » (contrat G-League avec 45 jours possibles en NBA, voire une éventuelle signature en cours de saison). Donc bon, ce n’est pas que j’étais sûr de l’avoir ici, mais je sentais qu’ils étaient intéressés, pour que je sois dans l’équipe. Et vraiment, pour un « two-way », c’est la seule équipe que je pouvais considérer. Donc quand j’ai été coupé, j’ai attendu trois ou quatre jours avant d’avoir l’appel de mon agent, pour me dire que Brooklyn était toujours intéressé et qu’ils voulaient me signer. Donc après, je lui ai demandé s’il y avait d’autres choses. Il y avait d’autres équipes, mais qui me proposaient des trucs, vraiment… merdiques ! Donc j’ai sauté sur l’occasion et j’ai choisi Brooklyn.

Quand tu dis que tu reviens à New York, c’est parce que tu as une base ici en fait…

J’ai une base ici oui. Mon agence est ici (Excel Sports Management), j’ai beaucoup d’amis ici à New York, mon coach personnel est ici aussi. Donc c’est beaucoup plus facile pour moi de bosser, au NBPA (les locaux du syndicat des joueurs), vu qu’il y a une salle de disponible. Donc c’est beaucoup plus simple pour moi de venir ici pour m’entraîner.

Donc quelque part, l’offre de Brooklyn tombe presque parfaitement, vu tes attaches, les relations que tu peux avoir avec des membres du staff aussi…

Oui, les raisons pour lesquelles je disais que Brooklyn, c’était l’une des seules équipes avec laquelle j’étais prêt à prendre un « two-way », c’est parce qu’il y avait toute la manière avec laquelle ils ont parlé avec moi. Comment ils ont dit qu’ils étaient prêts à me faire jouer. Kenny (Atkinson), le coach, il est venu me parler. J’avais fait une semaine d’entraînement avec eux pendant l’été, mais lui m’a dit que ce n’était pas forcément par rapport à cette semaine-là qu’il voulait me prendre, mais par rapport à ce que j’avais fait, pendant trois ans, en NBA. Par rapport à mon profil, par rapport à ce que eux ils font. Donc ils étaient vraiment intéressés et ils m’ont dit : « voilà, tu es un two-way, mais ici, vous êtes vraiment des gars extra dans le roster ». On sait très bien qu’il y a des blessés, tout ça… Donc ce n’est pas vraiment comme dans les autres équipes. Et ils l’ont prouvé, avec Théo (Pinson, qui a signé après un contrat après une situation similaire), avec d’autres… Donc c’était logique.

Du coup c’est vraiment la culture, ce qu’ils ont fait ces depuis que Sean Marks et Kenny Atkinson sont là, et surtout comment ils l’ont fait, en développant de jeunes joueurs, qui t’a convaincu ?

Ouais, clairement.

« A Brooklyn, je me suis retrouvé à l’aise de suite »

Il y a aussi tout le relationnel avec Sean Fein (devenu coach de la G-League après avoir beaucoup œuvré au Player Development des Nets auparavant) ?

Oui ! J’ai joué avec lui pendant deux ans à Antibes. Et c’est donc effectivement un autre point qui m’a convaincu à signer, car je savais que quand j’allais être avec la G-League, eh bien ce serait Sean le coach. Donc j’avais déjà une relation avec lui oui. On a joué ensemble… C’était déjà un peu un mentor en plus, à l’époque. Parce qu’il était blessé, la plupart du temps. Donc il s’est retrouvé dans une situation où il n’était pas vraiment avec l’équipe, quand elle était en déplacement, et du coup il restait à Antibes. Une fois dans cette situation-là, il s’est dit : « bon, pourquoi pas aider les jeunes ? ». Il est venu avec nous, il nous donnait vraiment beaucoup de conseils. Des fois il prenait même en charge les séances ! C’était vraiment un mentor, le professionnel qu’il faut suivre.

On peut dire que c’est là où il devient coach ?

Je pense, oui ! Il avait sûrement déjà une idée, et c’est là où il s’est mis dans cette position où, après, ce qu’il va faire c’est coach.

Comment aviez-vous maintenu le contact après ta Draft ?

Il venait me parler avant les matchs quand on jouait contre les Nets. Après que je tire pour m’échauffer, il venait s’asseoir et discuter avec moi, me demander comment j’étais… Il avait gardé le contact. L’autre Sean (Marks, le GM des Nets), l’a dit de plusieurs joueurs : plutôt que d’aller chercher des non-draftés, il préfère aller chercher des joueurs draftés, qu’il avait déjà dans le radar, mais dont il a l’impression qu’ils n’ont pas forcément été développés comme il le faudrait, par rapport à leur profil et/ou leur potentiel… Oui. Oui. La NBA, c’est plein d’opportunités, le côté business, les situations dans lesquelles tu te retrouves parce qu’il y a des trades, tout ça. Et au final, tu n’es pas forcément à l’aise là où tu es. Or ici, dès que je suis arrivé, je me suis retrouvé à l’aise. Directement. Les gens sont présents, te parlent, t’incluent dans le truc. A Philadelphie, il y avait cette même ambiance familiale. Ils se protègent, et en même temps ils savent rigoler ensemble et prendre du plaisir. Cela se voit sur le terrain d’ailleurs. Ici, tu sens qu’il y a ce groupe, que les joueurs sur le banc se sentent vraiment inclus. C’est une énergie très différente de ce que tu peux voir dans certaines équipes. Tu regardes leurs années précédentes, tu le vois, il y a toujours cette énergie, de tous les joueurs, du bout du banc aux titulaires.

« Je me suis dit : tu n’es pas un joueur de G-League »

Du coup, quand tu arrives en G-League, où on peut dire que tu as été impressionnant, voire que tu as tout défoncé, comment cela se passe pour toi ? Sean Fein te donne un certain rôle d’emblée ?

Quand tu es un « two-way », c’est généralement compliqué pour certains autres joueurs de l’équipe de G-League : tu es à la fois avec eux, mais aussi en NBA. Tu prends leurs minutes… On a toujours vu ça. Mais là, je n’étais pas un « two-way » lambda. Ce n’est pas comme si j’étais un joueur non-drafté – pour reprendre ce que tu disais sur l’approche de Sean Marks –, qui n’a jamais joué en NBA, qui n’a pas d’expérience, qui n’a jamais joué en pro. Là, c’est différent. J’ai joué trois ans en NBA, j’ai joué en pro en Europe. Donc forcément, j’allais être le leader naturellement. Et c’est comme cela que ça s’est passé. Je ne suis pas arrivé là-bas en prenant tous les tirs, sans construire quelque chose avec les gars… Non ! J’y suis allé dans l’optique d’aider l’équipe à gagner, par n’importe quel moyen. Que ce soit en défense, en attaque, en impliquant les autres, en impliquant tout le monde. Je n’y suis pas allé en me disant « Ah, c’est chiant la G-League ». J’y suis allé pour grandir. Je me suis dit : « Tu as bossé tout l’été pour arriver à un certain niveau, bah montre-le ! T’es pas un joueur de G-League, t’es un joueur NBA… », c’était ça mon objectif.

Quel regard portes-tu sur tes saisons précédentes ?

C’est clair que je regarde ce que j’ai fait avant, et que si j’étais arrivé dans une optique différente – quelle que soit l’équipe : Philly, OKC, Chicago –, c’est clair que je serai dans une situation différente de celle où je suis aujourd’hui. Et je n’aime pas dire ça, parce que cela me donne des regrets. Mais ce qui s’est passé avant, c’est aussi cela qui m’aide à comprendre où je suis aujourd’hui. Je ne saurais pas ce que je sais aujourd’hui sans ça. Il y a plein de choses que je ne savais pas quand je suis arrivé à Philly, ou quand je suis arrivé à Oklahoma City. Il m’a fallu du temps. Donc voilà. Là, je suis à la fois un « two-way », et en même temps je ne suis pas un « two-way ». Je joue avec l’équipe, je suis impliqué avec l’équipe.

Qu’as-tu appris justement ?

Rien n’est acquis. (Il répète) Rien n’est acquis. C’est ce que je dis à tous les joueurs qui arrivent, à qui je vais parler – car cela m’est arrivé. Quand tu es en NBA, même si tu fais deux matchs à 15 points (il insiste en séparant chaque mot et en ralentissant son discours) ça ne veut rien dire ! Le prochain match, si tu fais 0 point et une défense de merde, eh ben le coach va se dire : « Le gars derrière, est-ce que je le fais rentrer ? Est-ce qu’il n’en veut pas plus ? Est-ce qu’il n’est pas plus capable ? ». C’est ça que j’ai compris. Donc maintenant, à chaque fois que je suis sur le terrain, je suis plus alerte, je suis plus dans l’urgence… Je ne sais pas trop comment le dire, mais j’ai comme un sens qui s’est ouvert. Je sais beaucoup mieux gérer les choses. Que ce soit en défense ou en attaque d’ailleurs.

Sais-tu combien de jours tu as utilisés avec Brooklyn sur les 45 possibles ?

Je ne sais pas du tout ! Franchement… J’ai mon agent qui doit poser des questions, demander, mais ils ne m’ont rien dit. Je dois être entre 30 et 35.

Ils n’ont pas cherché à ne pas te faire venir aux entraînements, pour garder un maximum de jours sur les matchs, comme ça arrive souvent ?

Non. Jamais. Et je pense que c’est ça aussi la différence avec d’autres franchises. C’est ce qu’ils m’ont dit d’ailleurs quand ils m’ont signé : « On est une équipe qui n’est pas du tout « cheap » (radine) en terme de jours utilisés. Si tu dois être avec l’équipe, tu seras avec l’équipe, et on ne va pas chercher à économiser des jours. Si tu dois faire tes 45 jours en 50 jours, eh ben tu les fais, c’est tout, c’est comme ça ».

« Ce spot avec les Nets, il est à moi ! »

Tu approches donc rapidement de la limite

Je sais qu’il y a un spot, (sourire) et que ce spot il est à moi ! Je sais que j’ai fait quelque chose avec cette équipe, que je suis confortable eux, que s’ils me font jouer c’est qu’ils sont confortables avec moi, et qu’ils aiment ce que je fais… Donc je vais continuer à faire ce que je fais. Et si ce contrat me tombe dans les mains, eh bien il me tombe dans les mains.

Justement, pour être bien précis, quand tu dis : « ce contrat il est à moi », tu n’as pas eu de promesse, c’est plutôt ta motivation ? Même si cela semble très probable…

Oui, oui, bien sûr ! Je n’ai pas eu de promesse, mais je me dis que c’est à moi de le prendre.

Tu donnes une impression de maîtrise – même si on ne discute que depuis 15-20 minutes là – qu’il me semble tu n’avais jamais vraiment vécue auparavant…

Ouais ! Oui. Ce que l’équipe me demande, je le fais. Je le fais, et j’essaie de le faire à la perfection. Si je fais quelque chose de travers, je vais m’en vouloir. Et je sais que je ne veux pas leur donner une seule hésitation. Qu’ils se disent qu’il y a quelque chose qui ne va pas, que c’est hors de leur contrôle, que « c’est peut-être pour ça qu’il a fait trois équipes en trois ans »… Cette année j’essaie vraiment d’être exactement là où je dois être. En maîtrise totale de ce qu’ils me demandent, comme tu dis. De faire ce qu’ils me demandent de faire sur le terrain. Et d’y être pour faire ce qu’ils me demandent justement. Il n’y a pas eu une seule fois où je me suis relâché et j’ai essayé de faire autre chose. S’il y a d’autres aspects du jeu qui viennent à moi, je vais les prendre. Car au final, on est tous des joueurs de basket. On sait tous mettre un pied devant l’autre et mettre la balle dans le panier. Mais il faut avoir la confiance de faire ce qu’il faut et le faire correctement.

« Je fais tout pour rester à Brooklyn ! »

Le souci avant, c’est qu’il y avait un décalage entre ce que tu voulais faire, le joueur comme lequel tu te voyais, et ce qu’on te demandait de faire ?

Non, c’est plutôt que c’était moi qui pensais peut-être un peu trop. Je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais quand tu dis maîtrise, c’est vraiment ce qui me définit en ce moment. Les trois ans d’avant, je pourrais me dire que j’aurai peut-être pu faire telle ou telle chose de différent, mais sans ces trois ans-là, je ne saurais pas ce que je dois faire sur le terrain en ce moment. Et je n’aurais pas cette maîtrise de savoir ce qu’il faut faire, en attaque comme en défense. Quand tu as un shoot ouvert, tu le prends. Quand tu as un gars qui est agressif sur toi, tu le drives. Tu sais ce que tu dois faire en défense, tu le fais bien et tu le fais à 100%. Avec mes qualités, et ce que je sais faire.

Tu te fais plaisir ?

(D’un ton sûr) Je me fais plaisir. Je suis content d’être sur le terrain. Même si c’est compliqué, parce qu’on perd en ce moment (7 défaites en 8 matchs après Noël). Ce n’est pas acquis. Et je me le dis tous les jours. Mais en ce moment, je suis heureux. Je suis content, et je ne regrette pas du tout cette décision d’être venu à Brooklyn.

En-dehors du basket, Brooklyn, c’est un cadre peut-être plus sympa que certaines destinations aussi…

Ah, c’est sûr ! C’est sûr, c’est sûr ! C’est déjà bien d’être à Brooklyn, New York… Déjà, par rapport à l’équipe, comme on vient d’en parler ces vingt dernières minutes. C’est plus facile pour la famille de venir me voir aussi. J’ai toujours des amis ici. Il y a tout le temps quelque chose à faire. C’est une ville qui est unique. Et c’est pour cela que je fais tout pour y rester !

Propos recueillis par Antoine Bancharel, à New York